Quand la Russie s'éveillera...
… l’Europe tremblera ! C’est du moins l’odieux plagiat qui pourrait vous être inspiré, mes chers lecteurs, en découvrant le titre d’un article du Monde.fr, cet après-midi : « La France « très déçue » par l’absence de retrait russe ». « Très déçue » : voilà qui va faire peur à nos amis Russes. DA ! DA !
« Encore la Russie ! » vous exclamez-vous sûrement devant votre écran, pestiférant contre le choix du sujet d’aujourd’hui. Et pourtant, j’estime qu’il s’agit là d’une actualité primordiale. Je n’ai guère envie de m’étendre sur le conflit Géorgien, assez complexe, et bourré d’incertitudes que je ne saurai résoudre – faute de temps*. Cela dit, à défaut d’être une preuve, il n’en reste pas moins le trouble reflet de ce qu’au travers d’un été amollissant pour l’esprit, vous pouvez percevoir. Si vous le voulez. Car trop de français, certains de la fin de la Guerre Froide, s’inquiètent plus de la Chine que de la Russie.
Je ne dis pas que l’Empire – pardon, la République – du Milieu n’est pas un grave problème, ou que confier une partie de l’avenir du monde à une dictature est une situation des plus rassurantes. En revanche, je puis me permettre de vous certifier que le problème majeur de l’Europe est bel et bien la Russie, davantage que la Chine (qui elle, est une épine dans le pied botté de nos amis les cow-boys).
A voir les cartes ci-contre, les enjeux stratégiques sont évidents. Alors même que le monde entre dans une période de crise historique, celle de l’énergie rare et chère, la Russie est le premier fournisseur énergétique du continent. L’Europe aura beau gesticuler, le fait est qu’actuellement, elle dépend de la Russie, et ne peut pas « tout dire » sous peine de se retrouver à court de gaz et de pétrole. Et même si celle-ci ne s’est jamais risquée à affronter les pays d’Europe centrale ou occidentale, elle a, en revanche, très bien su faire pression sur les pays de l’Est, retrouvant peu à peu un pré carré rappelant (vaguement) l’ancienne zone de l’URSS. L’exemple Ukrainien est assez parlant (voir ici, pour mémoire).
A défaut de pouvoir obtenir tout ce qu’elle désire de l’Europe, la Russie possède donc ici, en quelque sorte, le pouvoir d’ajouter ou de retirer des poids sur la balance stratégique : en fixant des prix différents, de quotas différents, elle aide ou handicape les pays qu’elle désire, récompense ou sanctionne. Ajoutez à cela une puissance nucléaire non négligeable au vu du nombre de têtes armées encore existantes, et qui lui garantit sa souveraineté. Bien sûr, sa force de frappe est sur le déclin, mais il est assez inquiétant de constater que certaines ogives ont « disparu » des entrepôts russes avant d’être détruites**. Nul ne sait où elles sont passées, ce qui pousse certains auteurs à affirmer que le terrorisme nucléaire n’est dorénavant plus qu’une question de temps (Graham Allison, par exemple, un auteur reconnu en relations internationales).
Nous autres, européens, vivons aux côtés d’un pays immense, dont dépendent beaucoup de nos amis, recélant de nombreuses matières premières, et une armada nucléaire importante. Un pays qui n’a aucun scrupule quant au climat planétaire, tant un réchauffement général l’arrangerait. Et un pays non démocratique, bien sûr. Pire : qui n’a jamais été démocratique ! Les Russes, dans leur histoire, sont passés de l’Empereur au despote, puis au tyran. Aujourd’hui encore, ce sont des dictateurs qui assurent son destin. Ils ont à leur côté une mafia organisée, qui est loin de n’être qu’un mythe, issue en grande partie des anciens services du KGB. Tous les grands hommes politiques, financiers, ou militaires du pays sont en effet issus de la célèbre organisation d’espionnage, dont les agents sont – rappelons le – capables d’assassiner les « gêneurs » au nez et à la barbe de tous les services britanniques (Voir ici, sur l’affaire Litvinenko).
Un pays autoritariste, doté d’une armée qui à défaut d’être la mieux équipée, est l’une des plus expérimentées de la planète (puisque toujours sur le terrain, ce qui là encore, en dit assez long). La Russie est en effet au cœur d’une région perturbée, qui s’est parfois mal remise de la chute de l’ancien bloc : le Caucase en est la tragique meilleure preuve. Elle est sur les rives du Proche et du Moyen-Orient, non loin de l’Afghanistan, de l’Iran, de l’Irak. Elle est aussi aux frontières de la Chine et de la steppe mongole.
Au fond, mes amis, j’ai souvent le sentiment que nous entrons dans une ère nouvelle de l’Histoire. Avec la fin de la contestable mais rassurante suprématie américaine, nous nous rendons compte que la puissance n’est plus le monopole de l’occident démocratique. A la place d’une guerre de blocs s’ouvre une période plus insidieuse : celle des jeux de puissances équivalentes et des réseaux venimeux. A nous : à l’Europe, de s’adapter et de s’ouvrir à ceux qu’elle ne doit plus considérer comme des « petits plus » mais comme de vrais alliés : le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud, malgré leurs défauts, sont de bons exemples.
Mais une chose est certaine : méfions nous de la « pauvre » Russie, qui, malgré la perte de sa rougeur, pourrait bien nous faire pâlir…
Ben
PS : Une pensée pour une Rennaise, B.B., qui se reconnaîtra sûrement. Qu'elle se rassure : la culture Russe est sûrement bien plus belle que sa politique...
PPS : La France a la chance d’être liée à l’Algérie en ce qui concerne son gaz. Elle est donc moins concernée par l’enjeu énergétique russe.
* N’oubliez pas la célèbre maxime latine : Si commentum, autor contentum, et errarum disparetum (Traduction non exhaustive).
** La Russie n’a plus les moyens d’entretenir l’arsenal qui coûtait si cher à l’URSS : c’est pourquoi elle détruit un grand nombre de ses têtes nucléaires. Depuis que la fiabilité des services russes a été sérieusement mise en doute par des disparitions étranges, les USA assistent et contrôlent Moscou dans cette tâche.