Discours d'Al Gore, prix Nobel de la Paix 2007

Al Gore : la Paix entre nations dépendra de celle que nous ferons avec la Terre



Voici la traduction en Français :


Mesdames et Messieurs,

 

Aujourd’hui, j’ai un but. J’ai cherché à le servir depuis des années. J’ai prié pour que Dieu m’aide à l’accomplir.

 

Il y a des fois où, sans prévenir, l’avenir frappe à notre porte avec une douloureuse vision de ce qu’il pourrait advenir. Il y a 1900 ans, un grand inventeur a lu son nom dans la nécrologie, publiée avant sa mort par erreur. Croyant à tort à sa mort, un journaliste a écrit un article très dur envers le travail de cet homme, le qualifiant injustement de « Marchant de la Mort ». Tout cela à cause de son invention : la dynamite. Bouleversé par une telle condamnation, l’inventeur fit un choix pour servir la cause de la paix.

 

Sept ans plus tard, Alfred Nobel créa ce prix et les autres qui portent son nom.

 

Il y a sept ans demain, j’ai lu ma propre nécrologie politique, dans un jugement qui m’a semblé dur et injuste – si ce n’est prématuré. Mais ce verdict m’a aussi apporté un douloureux cadeau : une opportunité pour chercher des voix nouvelles pour servir mon but.

 

De manière inattendue, cette quête m’a amené devant vous. Même si je crains que mes mots ne peuvent pas vraiment tout décrire, je prie pour que ce que je ressens en moi soit assez clair pour ceux qui m’écoutent puissent dire : « Nous devons agir ».

 

Les grands scientifiques avec qui j’ai eu le plus grand honneur de ma vie pour partager cette distinction nous ont laissé le choix entre deux futurs distincts – un choix qui, à mes oreilles, fait écho aux paroles d’un ancien prophète : « La vie ou la mort, les bénédictions ou les malédictions. Par conséquent, choisis la vie pour que toi et tes semences puissent vivre. »

 

Nous autres, êtres humains, sommes face à une urgence planétaire. Une menace pour la survie de notre civilisation qui rassemble une puissance destruction immense, au moment même où nous parlons. Mais il y a aussi de bonnes nouvelles : nous avons les moyens de résoudre cette crise et d’éviter le pire – à défaut de tout résoudre – de ses conséquences, si nous agissons avec audace, confiance et rapidité.

 

Toutefois, malgré un nombre croissant d’exceptions honorables, un trop grand nombre de leaders mondiaux sont toujours aussi fidèles à la description de Churchill de ceux qui ignoraient la menace Hitlérienne : « Ils marchent au travers d’un paradoxe étrange, décidés seulement de ne pas être décidés, résolus d’être irrésolus, inflexibles à la dérive, solides perdus dans la fluidité, tout puissants d’être impuissants. »

 

Alors aujourd’hui, nous avons envoyé 70 autres millions de tonnes de pollution sur le fragile bouclier de l’atmosphère surplombant nos terres, comme s’il s’agissait d’un égout à ciel ouvert. Et demain, nous y enverrons une quantité encore plus grande, piégeant de plus en plus les rayons du soleil.

 

Il en résulte que la Terre a de la fièvre. Une fièvre qui continue de monter. Les « experts » nous ont dit que ce n’était pas une maladie définitive, qu’elle s’en irait d’elle-même. Nous avons demandé une seconde étude. Et une troisième. Et une quatrième. Et à chaque fois, la conclusion logique établissait un avertissement grandissant, celui que quelque chose de fondamental ne va pas.

 

Le dernier 21 Septembre, alors que l’hémisphère Nord était le plus éloigné du Soleil, les scientifiques rapportèrent avec une détresse sans précédente que la couverture de glace du Pôle Nord coulait presque à vue d’œil. Une étude a estimé qu’elle pourrait avoir complètement disparu en été dans moins de 22 ans. Une autre étude, qui sera présenté cette semaine aux chercheurs de l’US Navy, avertit que cela pourrait se passer dans le tout petit délai de sept années.

 

Dans sept ans.

 

Durant ces derniers mois, il a été de plus en plus difficile de se tromper sur l’interprétation des signaux que notre monde nous envoie. Les grandes villes d’Amérique du Nord et du Sud, d’Asie et d’Australie n’ont presque plus d’eau en raison de sécheresses massives et de la fonte des glaciers. Des fermiers désespérés ont tout perdu. Les peuples de l’Arctique et des îles du Sud-Pacifique préparent leur évacuation des terres qu’ils ont longtemps appelées « La maison ». Dans un pays, des incendies sans précédents ont forcé un demi million de personnes à quitter leur maison, et ont déclenché une urgence nationale qui a presque renversé un gouvernement dans un autre. Les réfugiés climatiques ont migré vers des lieux déjà habités par des peuples de cultures, religions, traditions différentes, augmentant encore les risques de conflit. Des ouragans de plus en plus puissants dans le Pacifique et l’Atlantique ont menacé des cités entières. Des millions de gens ont été déplacés massivement en Amérique du Sud et en Asie, au Mexique et dans 18 pays Africains. Comme les températures extrêmes ont encore augmenté, des dizaines de milliers de personnes ont perdu la vie. Sans cœur, nous brûlons et abattons nos forêts, conduisant une nombre de plus en plus grand d’espèces à l’extinction. C’est tout le réseau de vie sur lequel nous sommes fondés que se fissure et se casse.

 

Nous n’avons jamais voulu causé toute cette destruction, tout comme Alfred Nobel n’a jamais voulu que son invention, la dynamite, soit utilisée pour la guerre. Il a espéré que son invention puisse promouvoir le progrès humain. Nous aussi le voulions, quand nous avons commencé à brûler en masse le charbon, puis le pétrole et le méthane.

 

Même au temps de Nobel, il y avait déjà quelques avertissements des conséquences. Un des premiers prix Nobel s’inquiétait  que l’on fasse « s’évaporer notre charbon dans l’air ». Après avoir réalisé dix mille équations à la main, S. Arrhenius calcula que la température moyenne sur Terre augmenterait de beaucoup si nous doublions notre CO2 dans l’atmosphère.

 

70 ans plus tard, mon professeur, R. Revelle, et son collègue, D. Keeling, ont commencé à précisément relever les niveaux de CO2 jour après jour.

 

Mais contrairement aux autres formes de pollutions, le CO2 est invisible, sans goût et sans odeur – ce qui a aidé à conserver loin des regards et des esprits ce que nous faisions à notre climat. De plus, la catastrophe qui nous menace maintenant est sans précédente – et nous confondons souvent le « sans précédent » avec l’improbable.

 

Nous trouvons aussi qu’il est difficile de réaliser les changements nécessaires à la résolution de la crise. Et quand de grandes vérités sont authentiquement gênantes, des sociétés entières peuvent, au moins pendant un temps, les ignorer. Pourtant, George Orwell nous rappelle : « Tôt ou tard, une croyance fausse s’écrase contre la réalité concrète. Régulièrement, c’est sûr un champ de bataille. »

 

Du temps du premier prix Nobel, les rapports entre l’humanité et la terre ont été radicalement transformés. Cela ne nous a pas empêchés d’oublier l’impact cumulatif de nos actions.

 

De fait, sans le réaliser, nous avons déclaré la guerre à la Terre elle-même. Maintenant, nous et le climat terrestre nous sommes enfermés dans des rapports familiers aux stratèges de guerre : « Destruction mutuelle assurée. »

 

Il y a plus de deux décennies, deux scientifiques calculèrent qu’une guerre nucléaire pouvait projeter tant de débris et de fumée dans l’atmosphère que cela bloquerait les rayons de soleil nécessaires à la vie, causant un « hiver nucléaire ». Leurs avertissements ont aidé à galvaniser la résolution mondiale pour stopper cette course à l’armement nucléaire.

 

Maintenant, la science nous avertit que si nous ne faisons rien rapidement pour réduire la pollution à effet de serre, nous nous exposons à la création d’un « été de carbone » permanent.

 

Comme l’écrivait si bien le poète américain R. Frost, « Il y en a qui disent que le monde finira en flammes ; d’autres dans le froid et la glace. ». Il note que donc, « cela suffirait. ».

 

Mais le destin n’est pas inéluctable. Il est temps de faire la paix avec notre planète.

 

Nous très rapidement mobiliser notre civilisation avec l’urgence et la résolution qu’ont tant de fois manifesté les nations pour faire la guerre. Ces luttes d’autrefois ont été gagnées lorsqu’au dernier moment, les leaders ont su réveiller en leur peuple un surgissement de courage, d’espoir et d’empressement au sacrifice pour un défi prolongé, et délétère.

 

Ces leaders ne mentaient pas en affirmant que la menace est était lointaine, qu’elle se dirigeait vers les autres et non nous-mêmes, que la vie de tous les jours pourrait sans problème continuer même en la présence de cette menace, que la Providence saurait nous protéger et faire ce que nous ne ferions pas de nous-mêmes.

 

Non, ils appelaient à la défense d’un avenir commun. Ils en appelaient au courage, à la générosité et à la force de peuples tout entiers, de citoyens de toutes les classes et de toutes conditions, qui étaient prêts à se lever contre la menace dès qu’on leur demandait. Nos ennemis, à l’époque, pensaient que les peuples libres ne relèveraient pas le challenge ; ils se sont, évidemment, catastrophiquement trompés.

 

Aujourd’hui vient le temps de la crise du climat, une menace réelle, grandissante, imminente et universelle. Une fois encore, nous en sommes à la dernière minute. Les conséquences de notre déni sont immenses, et encore croissantes, et à un moment ou à un autre, seront insupportables et irréparables. Pour le moment, nous avons encore le pouvoir de choisir le courage, et la seule question que nous devons nous poser est : Avons-nous la volonté d’agir vigoureusement et à temps, ou restons nous emprisonnés dans notre dangereuse illusion ?

 

Gandhi a réveillé la plus grande démocratie du monde et a forgé une résolution partagé pour ce qu’il appelait « Satyagraha », la « vraie force ».

 

Dans tout pays, la vérité, une fois apprise, a le pouvoir de nous rendre libres.

 

La vérité a aussi le pouvoir de nous unir et de lier le « Je » au « Nous », créant la base d’un effort commun et d’une responsabilité partagée.

 

Il y a un proverbe africain qui dit « Si tu veux aller vite, va seul. Si tu veux aller loin, allez-y ensemble. ». Nous avons besoin d’aller vite, et loin.

 

Nous devons abandonner la certitude que l’individu, isolé, et que les actions privées sont la réponse. Ils peuvent aider. Mais ils ne nous emmèneront pas assez loin sans une action collective. Dans le même temps, nous devons nous assurer qu’en mobilisant le monde entier, nous n’établissons pas une idéologie et un nouveau blocage des esprits.

 

Cela signifie qu’il nous faut des principes, des valeurs, des lois et des traités adaptables, qui laisseront leur place à la créativité et l’initiative à tous les niveaux de la société, sous des formes multiples, spontanément et concurenciellement.

 

Cette nouvelle conscience requiert d’étendre les possibilités. Les innovateurs qui trouveront de nouvelles voies dans l’exploitation de l’énergie solaire ou qui inventeront un moteur « carbonégatif » pourraient vivre à Mumbai, Montevideo ou au Lagos. Nous devons nous assurer que les entrepreneurs et les inventeurs partout dans le monde ont une chance de changer le monde.

 

Quand nous nous unissons pour un but moral qui est manifestement bon et vrai, l’énergie spirituelle ainsi relâchée peut nous transformer. La génération qui a vaincu le nazisme au travers le monde dans les années 1940 a trouvé qu’ils avaient remporté l’autorité morale et la vision au long-terme pour lancer le plan Marshall, les Nations-Unies, et un nouveau niveau de coopération mondiale plein d’audace pour unifier l’Europe, et faciliter l’émergence de la démocratie en Allemagne, au Japon, en Italie et dans une bonne partie du monde. Un de ces leaders visionnaires a dit : « Il est temps que nous nous guidions à l’aide des étoiles, et non des bateaux qui passent. ».

 

Dans la dernière année de cette guerre, vous avez octroyé le prix Nobel de la Paix à un homme de ma ville natale, peuplée de 2000 habitants : Carthage, au Tenessee. C. Hull était décrit par Roosevelt comme le « Père des Nations Unies ». Il a été un héros et une source d’inspiration pour mon père, qui a suivi Hull au Congrès des USA dans son combat pour la paix mondiale et pour la coopération mondiale.

 

Mes parents parlaient souvent de Hull, avec toujours beaucoup de révérence et d’admiration. Il y a huit semaines, quand vous avez annoncé ce prix, la plus profonde émotion que j’avais jamais ressentie a été lorsque j’ai lu dans les journaux de ma ville que je l’avais reçu. Le même que Hull. En cet instant, je savais ce que mon père et ma mère auraient ressentis s’ils avaient été là.

 

Tout comme la génération de Hull avait trouvé l’autorité morale en résolvant la crise mondiale générée par le fascisme, nous pouvons trouver la plus belle opportunité en résolvant la crise du climat. Dans les personnages « Kanji » utilisés dans la culture Chinoise et Japonaise, « crise » est écrit avec deux symboles, signifiant danger et opportunité. En faisant face et en résolvant notre crise, nous avons l’opportunité de gagner l’autorité morale et de largement étendre notre propre capacité à résoudre d’autres crises qui ont depuis trop longtemps été ignorées.

 

Nous devons comprendre les connections entre la crise du climats et les maux de la pauvreté, la faim, le HIV et autres pandémies. Et tout comme ces problèmes sont liés entre eux, nos solutions devront l’être aussi. Nous devons commencer par faire du sauvetage du climat un élément central dans l’organisation de la communauté mondiale.

 

Il y a quinze ans, j’ai fait ce constat au « Sommet Mondial » à Rio. Il y a dix ans, je l’ai présenté à Kyoto. Cette semaine, j’inciterai les délégués du monde entier à Bali d’adopter un traité établissant un objectif mondial sur les émissions de CO2 et un marché du carbone pour allouer efficacement les ressources aux opportunités réelles de réduction des émissions.

 

Ce traité devrait être ratifié et mis en œuvre partout dans le monde d’ici à 2010, deux ans plus tôt que prévu. Notre réponse doit être plus rapide, parce que la crise elle-même s’accélère.

 

Les chefs d’Etat devront se retrouver très vite, l’année prochaine, pour constater ce qu’a accompli Bali et prendre leurs responsabilités pour répondre à la crise. Il n’est pas déraisonnable de demander, étant donné la gravité de la situation, de leur demander de se réunir tous les trois mois jusqu’à l’accomplissement du traité.

 

Nous avons aussi besoin d’un moratoire sur la construction de toute infrastructure brûlant du carbone sans la capacité de piéger et stocker le dioxyde de carbone.

 

Et surtout, nous devons mettre un prix au carbone, à l’aide d’une taxe sur le CO2 qui sera progressivement remboursée à la population, selon les lois de chaque peuple, de sorte à transposer la taxation de l’emploi à la pollution. C’est de loin la solution la plus efficace pour accélérer la mise en place de solutions à cette crise.

 

Le monde a besoin d’une alliance – spécialement des nations qui comptent le plus dans cette balance où la planète est en équilibre. Je salue l’Europe et le Japon pour les choix qu’ils ont fait ces dernières années pour relever le défi, et le nouveau gouvernement en Australie, qui en a fait sa première priorité.

 

Mais le résultat sera, de manière déterminante, influencé par les deux nations qui, pour l’instant, ne font rien : les USA et la Chine. Alors même que l’Inde prend elle aussi rapidement de l’importance, ils est clair que ce sont les deux pays qui émettent le plus de CO2 – mon propre pays le premier – et qui devront réaliser les plus grands changements, ou se rendre responsable, face à l’histoire, de leur échec.

 

Ces deux pays devraient stopper d’utiliser l’inaction de l’autre pour excuser la leur. A la place, ils devraient organiser un calendrier mondial pour la survie mutuelle dans un environnement international partagé de tous.

 

Nous sommes dans les dernières années de décision, mais ils peuvent aussi être les premiers temps d’un avenir brillant et plein d’espoir, si nous faisons ce que notre devoir nous dicte. Personne ne devrait croire qu’une solution sera trouvée sans effort, sans coût, sans changement. A supposer que nous souhaitions cesser de perdre notre temps et de nouveau parler avec une autorité morale, alors voici de dures vérités à admettre.

 

La voie qui nous attend est difficile. Ce que nous devons faire est encore loin de ce que nous pouvons faire. De plus entre ici et là bas, au travers l’inconnu, l’ombre nous entoure.

 

Ceci est simplement une façon de dire que nous devons étendre nos propres possibilités. Comme le disait le poète espagnol Antonio Machado : « Marcheur, il n’y a pas de chemin. Tu dois le créer toi-même au fur de ta marche. »

 

Nous en sommes au plus fatidique croisement de ce chemin. Alors, je voudrais finir comme j’ai commencé, avec une vision de deux futurs – l’un et l’autres possibles concrètement – et avec une prière pour que voyons avec une clarté éclatante la nécessité de choisir entre ces deux futurs, et l’urgence de faire le bon choix maintenant.

 

Le grand dramaturge Norvégien, H. Ibsen, écrit un jour : « Un de ces jours, la génération suivante viendra frapper à ma porte. »

 

Le futur frappe à notre porte maintenant. Ne faites pas d’erreur, car sinon, la génération prochaine nous posera vraiment cette question. « A quoi pensiez-vous ? Pourquoi n’avez-vous pas agi ? ».

 

Ou alors, ils demanderont à la place : « Comment avez-vous trouvé la force morale pour vous élever et réussir à résoudre cette crise que tant de gens prétendaient insoluble ? ».

 

Nous avons tout ce dont nous avons besoin pour commencer, à part peut-être, la volonté politique. Mais la volonté politique est une ressource renouvelable.

 

Alors renouvelons-la, et crions ensemble : « Nous avons un but. Nous sommes nombreux. Pour ce but, nous nous lèverons, et nous agirons. ».

 

 

N'hésitez pas à me signaler des imperfections dans la traduction : il doit y en avoir pas mal...

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