D'un juge à un autre...

Publié le par Ben

N'ayant guère l'imagination de vous concocter un nouvel article polémique, je m'adonnerai aujourd'hui à traiter ce sujet journalistiquement, à la conclusion près. J'invite les juristes à y ajouter leur savoir pour nous éclairer, mes spectateurs et moi.

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Les polémiques autour d'un texte

Rachida Dati, Garde des Sceaux de son Etat, avait décidé, conformément au programme électoral de son président, de faire voter par le Parlement une loi sur la "rétention de sûreté".
Cette loi consistait tout simplement dans la possibilité pour une Cour de maintenir en rétention un ancien détenu ayant purgé sa peine, parce qu'il présente de fortes chances de récidives ou parce qu'il est atteint de troubles psychiques.
Cette loi a suscité des débats houleux parmi les parlementaires. Elizabeth Guigou s'est insurgée contre le texte, craignant le retour du positivisme et de ses ravages. Robert Badinter, lui aussi, a prononcé un fabuleux discours au Sénat (dont je ne me souviens plus la teneur, je l'avoue). Tout l'enjeu était de savoir si la justice pouvait se permettre de condamner quelqu'un par prévention. Jusqu'à présent et depuis toujours, elle s'est en effet toujours contentée de juger des faits, c'est à dire de juger soit des faits accomplis, soit des faits qui allaient sûrement s'accomplir. D'où l'enjeu : la justice peut-elle devenir préventive? A mon sens (et j'avoue ne pas être un juriste, c'est pourquoi les commentateurs avisés sont bienvenus!), il s'agirait d'un véritable tremblement de terre, puisque cela reviendrait à donner au Juge un pouvoir qui va bien au-delà de son rôle de Juge, un rôle préventif qu'instinctivement, j'affirmerais appartenir à la police.

Un président contrarié

Malheureusement pour le chef de l'Etat, le Conseil Constitutionnel ayant été saisi il y a peu du dossier par les parlementaires, a finalement décrété qu'une partie de la loi en question (celle à laquelle tenait tant notre président) est contraire à la Constitution. Il a alors pris une initiative en demandant au premier président de la Cour de Cassation, Vincent Lamanda, de lui faire des propositions visant à rendre la loi applicable le plus tôt possible.
Cette demande a déclenché une levée de boucliers dans les milieux politique et juridique. Ils critiquent le procédé usé par Nabot-Naparte, visant tout simplement à demander à un Juge comment faire pour ne pas être sanctionné par un autre juge... Ainsi, André Vallini, chargé des affaires judiciaires du PS et lui-même avocat, a accusé Nicolas Sarkozy de vouloir "porter atteinte à l'Etat de Droit" et parle de "dérive dangereuse". Une voix bien plus pesante encore, celle de Robert Badinter, s'est élevée contre cette mesure : il estime que le Président a pour seul recours une modification constitutionnelle s'il désire voir sa réforme mise en oeuvre. "Il est singulier de demander au plus haut magistrat de France les moyens de contourner les décisions du Conseil Constitutionnel" a-t-il affirmé, affirmant que nous sommes "dans une heure sombre pour notre justice". Nombreux sont ceux qui, à gauche, parlent d'atteinte à l'Etat de Droit, comme J.-M. Ayrault, leur président de groupe à l'Assemblée Nationale.

Aucune réaction du MODEM n'est reportée sur les sites du Monde et du Figaro (mes sources).

Une nouvelle fois, le Président fait preuve d'une détermination sans failles. Nul doute qu'il a toujours fait preuve de persévérance, et c'est d'ailleurs la principale qualité que lui prêtent la majorité de ses électeurs. Reste à savoir si cette volonté a la réelle capacité de dépasser notre droit et nos institutions... auquel cas, en mêlant un executif omnipotent et une justice baffouable à volonté, on s'éloignerait très dangereusement des principes fondamentaux de la République, garants d'une démocratie en bonne santé.

Ben

PS : Un tutorial évoquera sans doute prochainement le Conseil Constitutionnel.

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Publié dans Justice

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T
Gouverner, c’est parfois aller à l’encontre des soubresauts de l’opinion publique quand le domaine en cause touche à des « domaines sensibles ».<br /> Si on avait demandé à l’opinion son avis sur la suppression des travaux forcés ou sur l’abolition de la peine capitale…<br /> <br /> Le fond du problème est finalement simple, il oppose deux conceptions de l’engagement public antimoniques :<br /> Etre démocrate, au sens noble, c’est parfois prendre le risque d’aller à contre-courant…<br /> Etre populiste, au sens trivial, c’est gouverner au ras des sautes d’humeur de l’opinion…
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B
Tu as raison de préciser que mes chiffres sont issus de sondages. A vrai dire, je pensais cela évident, compte-tenu que les citoyens n'ont jamais voté là-dessus... Mais tu as raison de le préciser, car ma formulation avait tendance à en faire une vérité absolue. Ceci dit, tu avoueras que les proportions sont assez importante pour parler de toutes manières de majorité, sondage ou non.<br /> <br /> Quant au référendum, j'imaginais simplement la situation ou le Président souhaiterait modifier la Constitution (d'où, par ailleurs, l'évocation de la majorité qualifiée, plus haut). Ce qui est, du coup, légal, et même Constitutionnel, à en croire l'article 89 alinéa 2!<br /> <br /> PS : A propos de ton aparté, c'est une question bien large que tu poses! Je sais quà l'IEP Grenoble, nous consacrons tout de même un semestre entier dans le cadre d'un enseignement facultatif à l'étude de l'Etat de droit. Si tu le souhaites, propose donc un tutorial! (à envoyer à voixdegrenoble@hotmail.fr)
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T
Oui, ce que tu dis est vrai ! <br /> La règle de l'État de droit, toute la règle, rien que la règle. <br /> Je reviens sur certains de tes points...<br /> - Tu fais état d'un pourcentage issu d'un sondage ! Oui certes, ce chiffre atteste s'il en est que des efforts de pédagogie seront toujours nécessaires en démocratie ! <br /> - Tu évoques une possible consultation populaire (référendum ?) mais tu le sais, le champ référendaire couvert par l'article 11 est restreint. Ou si je me trompais, indique-le-moi, je suis preneur de ton argumentation.<br /> <br /> J'élargis l'horizon pour conclure ce commentaire (ça y est, je pars en digression !), car c'est étrange, des principes que je croyais intangibles m'apparaissent bien fragiles car méconnus, mal-connus (?) par nos concitoyens. <br /> Qu'est-ce-que l'état de droit ? Par quoi se caractérise-t-il ? <br /> Comment en appréhender les composantes ? <br /> Ce serait un sacré chantier que de contribuer à œuvrer modestement pour faire en sorte que chaque citoyen se sente à la fois aussi bien le dépositaire que le garant des valeurs qui fondent notre démocratie !<br /> Et un bonus pour finir ! <br /> Citation de mon ami Montaigne : "il n'est rien sujet à plus continuelle agitation que les lois". <br /> Un peu de sagesse, par les temps présents, ça revigore.
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B
C'est justement en cela que la décision de Monsieur Lamanda est rassurante : la non-rétroactivité de la loi* est mieux défendue qu'on pourrait le croire.<br /> Et si le Président avait réellement l'intention de la rendre possible, j'ose espérer que la traditionnelle prudence des députés de la majorité à l'heure de l'impopularité fera son oeuvre. Je ne vois pas d'autre moyen qu'une modification de la Constitution s'il le veut vraiment. Mais la majorité qualifiée sera difficile à atteindre.<br /> <br /> Mais si consultation populaire il y a, seule la pédagogie pourra faire pencher la balance (car après tout, 80% des français étaient en faveur de cette mesure, et 60% voulaient la voir appliquer immédiatement). Mais tu connais le plaisir inégalable que je prends à tirer à feu nourri sur notre président et ses réformes à la noix. <br /> <br /> De toute manière, je l'imagine difficilement solliciter les suffrages populaires pour un suet aussi "minime". Serait-il indécent *à ce point* ?<br /> <br /> * PRINCIPE DE NON RETROACTIVITE DE LA LOI : principe affirmant qu'une loi adoptée à un moment donné ne peut influencer que les actions qui seront exécutées suite à son adoption (et sa publication au Journal Officiel, après un possible contrôle du Conseil Constitutionnel). Par exemple, si je mange une pomme le premier du mois, et qu'une loi est votée le lendemain pour interdire de manger des pommes, je ne serai pas un hors la loi.<br /> <br /> (Article 2 du Code Civil : "La loi ne dispose que pour l'avenir ; elle n'a point d'effet rétroactif.")
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T
Certes Ben… Et si le problème ne demeurait-il pas entier ?<br /> Un simple extrait de l’interview accordée au Parisien – Aujourd’hui en France du 25 février 2007 est éloquent :<br /> […Ce que je n'accepte pas, c'est quand on dit : ça vaut pour l'avenir, ça ne vaut pas pour le passé…]<br /> On ne peut pas faire plus explicite ! Une instrumentalisation du premier fait-divers sordide à venir est d’ores et déjà à craindre.<br /> <br /> Cette façon de prendre le peuple à témoin laisse déjà sans voix :<br /> (deuxième extrait de cette interview) :<br /> […Vous m'imagineriez répondre : Madame excusez-moi c'était il y a dix ans, mais il a été condamné huit jours avant le vote de la loi, ça ne s'applique pas, le Conseil constitutionnel a dit ce n'était pas rétroactif. Ça ne pose pas un problème ?...]<br /> <br /> Rien à ajouter !
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