La pensée française et l'Etat-nation
Tout d'abord : bonjour à tous!
J'aborde aujourd'hui une question bien épineuse. La notion de "pensée française", produit de nos philosophes et de nos penseurs, soulève un nombre astromique de concepts et de sujets : de la démocratie à la religion, de la nation à la paix, de l'égalité à la liberté.
Et pourtant, on l'évoque souvent, cette pensée française : à tort et à raison, dirais-je même. Au risque de choquer, je serais tenté d'affirmer que nous l'avons érigée en une sorte de religion laïque, invoquant l'égalité par ci, la liberté par là et la laïcité au milieu. La moitié des français ont-ils seulement compris de quoi ils parlaient?
Alors bien sûr, tout le monde connaît la recette : Montesquieu-Rousseau-Voltaire, ajoutez un zeste Kantien* pour le droit, Lamartine pour le romantisme pacifiste, la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen pour un arrière-goût chauviniste, et PAF : vous avez la potion magique. Mon but ici n'est pas de résumer cette "pensée française", ce n'est pas de rappeler que Montesquieu voulait séparer les pouvoirs, Rousseau voulait l'égalité et Voltaire la liberté, Lamartine la paix. Combien en oublie-je?! Non, plutôt, je voudrais donner mon interprétation XXIè sièclesque de la chose!
Rassurez-vous, je ne remets pas en cause ces principes, bien au contraire. Je reprocherai cependant toujours - et surtout depuis le 6 mai dernier- aux français de n'en point comprendre les enjeux et les principes qu'elle induit. La "pensée française" ne nous a pas seulement donné des concepts : nous en avons aussi hérité le raisonnement qui permet de les prolonger. C'est là que le bas blesse. Laissez moi m'expliquer...
Chacun connaît la conséquence du mouvement des Lumières et de leurs successeurs républicains : l'émergence de l'individu en tant que tel, et non plus en tant que simple sujet du Roi et de son bon vouloir. L'individu, dorénavant, est aussi fort que l'Etat tout entier, devant le Juge. C'est l'Etat de droit.
Cette pensée profondément individualiste - et nécessaire à la démocratie- possède des incidences diverses. Je ne peux en aucun cas étayer le sujet en moins de trente pages. Je pourrais rapidement dire que la pensée française est la source de toute une série de règles qui combinent différents droits opposés afin d'aboutir à un système respectueux de tous (par exemple, combiner le droit à la propriété et la possibilité de nationaliser des entreprises). Je vous renvoie à ce propos à la jurisprudence du Conseil Constitutionnel, entre autres depuis 1974 (plus d'infos ici).
Le point qui m'intéresse est en fait (plus ou moins) une extrapolation de la pensée des Lumières. Je voudrais ici dénoncer cette ignoble tendance qui, influencée par l'Histoire, s'est mise à ne plus pouvoir distinguer l'Etat de Droit, ou les principes fondamentaux en général, et l'Etat-nation.
Une preuve? Au XVIIIè, le terme de Nation désignait la représentation du peuple (d'où l'article 3 de la DDHC). Aujourd'hui, il désigne un groupe d'individus ayant des caractéristiques historiques, sociales, culturelles, (etc.) similaires. C'est bien la preuve que notre esprit a été formaté de telle sorte que la démocratie soit indissociable de l'uniformité culturelle. Ce qui est profondément contradictoire, la démocratie induisant la pluralité d'opinions ou l'égalité des droits entre tous, donc la pluralité tout court. Sinon, pourquoi dirions nous tous?!
Je vais même aller plus loin. Non seulement ce que j'appelle la pensée française tolère le dépassement du strict Etat-nation, mais j'ai la conviction qu'elle l'encourage. Pourquoi?
L'une des caractéristiques majeures de celle-ci est de penser universellement. (Nous pourrions opposer la pensée française, formée de principes, et la pensée anglaise, qui trouve des fondements "pratiques", plus réels.) En gros : nous avons développé un certain nombre de principes qui ont vocation à devenir universels. Cela ne veut bien sûr pas dire qu'il faut les imposer partout dans le monde : simplement qu'ils aspirent à un monde meilleur pour tous. Qu'ils ne tolèrent aucune exception, même pour des motifs culturels ou traditionnels, parce qu'ils sont le fruit de la raison. C'est pourquoi il sont applicables en France aussi bien qu'en Pologne, au Pakistan ou au Kenya. Et que l'on doit se battre (pacifiquement) pour.
Prenons le temps de citer un exemple flagrant pour en venir à ma conclusion. Je vais poster un commentaire qui le complètera, afin d'être plus rapide dans mon article.

Voltaire donnait dans l'un de ses ouvrages sa vision du cosmopolitisme. Il y indiquait que dans ce cosmopolitisme, il y a la "conscience Européenne". Il évoque une grande République, ou, au fond, les européens partagent des valeurs de droits publics, les mêmes valeurs politiques... cette "conscience". En bref : des valeurs universelles, le fruit de ce que rétrospectivement, je qualifie de "pensée française".
Et vous le voyez bien maintenant : j'en arrive à l'Europe. Elle possède une série de principes fondamentaux dont la plupart sont en accord avec notre philosophie. Non pas que soyons tous pareils : un Polonais est très différent d'un Espagnol. Mais la notion de Souveraineté de l'Etat Nation, pourtant autrefois si chère au vieux Général, est dépassée. Elle est devenue juvénile - ou sénile, comme vous voulez- parce qu'elle ne tient pas compte des exigences contemporaines. Elle pense trouver ses justifications dans le travail des Lumières. Elle ne les trouve que dans les extrapolations erronées du XIXè siècle (siècle des nationalismes) à propos de la Souveraineté. Les souverainistes se justifient par le désir de commander à leur propre destin. Et pourtant, ils sont en train de perdre cette faculté. Parce qu'aujourd'hui, l'économie prend le pas sur la démocratie et sur la politique en général. Pour que la souveraineté pèse encore, il faut lui redonner des leviers d'action. Mais sous prétexte de sauvegarder la République de l'Etat-nation, les souverainistes préparent le sacre de la Dictature des tout puissants actionnaires et de leurs firmes multi-nationales, dont certaines pèsent déjà plus lourd que tous les gouvernements d'Afrique réunis. Nous fonçons droit vers un Etat impuissant et corrompu, aussi apocalyptique et pessimiste que cela puisse paraître.
La Souveraineté n'est pas le fruit de la pensée française. C'est le fruit d'une pensée malsaine héritée des aspirations vengeresses et des haines exacerbées des gouvernements européens du XIXè. Il n'y a de Souveraineté que par le peuple, qu'il soit une "nation" uniforme ou non.
La véritable pensée française est un amas de principes raisonables (au sens philosophique du terme) qui forment une large partie de notre identité.
Mais y a-t-il une plus belle identité que celle qui aspire et réclame de se dépasser elle-même?
Ben
*E. Kant n'était pas français. Toutefois, je me permets de le citer comme l'un des philosophes influents de son siècle. Plus d'infos ici.
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