Au nom de l'intérêt général!
[J'ai déjà tenté, dans un précédent article, de donner des fondements politiques au centrisme. Voici un nouvel élément, quoique le thème de l'intérêt général soit transversalement compris dans l'article précité. Je m'excuse pour la longueur, mais il s'agit vraiment pour moi d'aller au fond des choses.]
Bonjour à tous!
Les plus habitués de VdG parmi vous auront remarqué l'apparition de ce tableau de Delacroix, La Liberté Guidant le Peuple, en en-tête de la page d'accueil. "Soutien du MoDem comme dernier rempart d'une certaine vision de l'intérêt général", y ai-je ajouté. Pourquoi?
Ce tableau est mon oeuvre politique préférée : il symbolise pour moi tout ce que la Révolution, au-delà des bains de sang ou de la fureur populaire, a pu apporter à ce pays : le bourgeois, le clochard et le mercenaire derrière un même idéal simple, devenu presque évident. Il symbolise pour moi toute la force de l'intérêt général proclamé.
L'intérêt général, c'est quoi? C'est de dire que le peuple, dans toutes ses composantes sociales, religieuses, culturelles, économiques, politiques (et autres), poursuit un but unique. C'est un principe extrapolé de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789, dans son sixième article :
La loi est l'expression de la volonté générale.
Certains qualifient l'intérêt général de fiction juridique. Il faut dire que la France fait figure d'exception : la plupart des démocraties occidentales ne fonctionnent pas selon le principe de l'intérêt général, mais plutôt sur celui de la lutte d'intérêts (les fonctionnaires contre le privé, les écologistes contre les agriculteurs, etc.). De fait, des luttes existent entre ces groupes, il est vrai. Mais la France a toujours agi selon le principe d'intérêt général.
Cependant, il est très simplement constatable que depuis plus de 20 ans, le modèle politique Français est en train de muter au détriment de cet intérêt général. L'élection de Mitterrand y est sans doute pour quelque chose, tant le leader socialiste concentrait la haine des leaders conservateurs. Et depuis, que ce soit par le biais des autorités politiques (E. Cresson, E. Balladur, L. Jospin, A. Juppé, D. De Villepin, etc.) ou par celui des acteurs sociaux (CGT, LO, FNSEA, Conf. Pays., etc.), le pays est entré dans un cycle d'affrontements sociaux et culturels très politisés (le privé contre le public, les OGM contre les anti-OGM, les Maghrebins contre les français de souche, etc.). Les partis politiques, parce qu'ils se placent en opposition permanente, se sont calqués sur ses oppositions sociales, reflétant ainsi par leur clivage les luttes d'intérêts.
L'intérêt général traverse une période difficile. D'autres pourront affirmer que c'est un phénomène historique de mutation des démocraties, qu'il est condamné au profit de l'irrésistible émergence des lobbys et autres associations de défense des intérêts. Mais je refuse de m'inscrire dans cette vision. En d'autres temps, déjà, l'intérêt général a perdu des plumes. Mais toujours, il a fini par réapparaître, le plus souvent au travers de grandes personnalités plus ou moins défendables, mais qui ont toujours eu pour caractéristique principale d'être considérés comme "sauveurs de la nation" (Napoléon, Napoléon III, les républicains suite à la commune, De Gaulle, etc.). Rétrospectivement, nous pourrions nous amuser à citer Vercingétorix, ou Henri IV.
En voici un exemple : (à partir de la trentième seconde)
Il intéressant de constater que malgré 62 ans d'âge (et le côté délicieusement rétro des Actualités Françaises!), cette vidéo est incroyablement d'actualité.
Globalement, les sociologues et historiens ont toujours eu du mal à comprendre pourquoi la France possède cette manie de changer de Constitution ou de régime politique tous les quatre matins. Je suis persuadé, personnellement, que cela est dû à notre sempiternelle tendance à cliver et à penser de manière manichéenne.
Il est d'ailleurs à noter qu'en 1958, la IVè République finit par tomber du fait des postures systématiquement clivantes des grands partis de l'Assemblée (c'est-à-dire de l'exacerbation des luttes d'intérêts dans l'hémicycle lui-même). C'est à ce moment que De Gaulle prend les rennes du pouvoir, et fonde la Vè République, dont le levier d'action se veut d'être un homme indépendant des organisations de lutte d'intérêts, plutôt que les partis.
Est-ce encore le cas?
Référez vous à mon article précédent sur la note adressée au Chef de l'Etat pour constater que même le poste le plus haut placé de notre organigramme politique semble dans les oppositions partisanes.
Regardez l'état de notre pays, divisé, clivé, bloqué par ses confits internes, exacerbées par les syndicats, partis, et par le pouvoir exécutif lui-même (la voyoucratie, les gens qui se lèvent tôt, les honnêtes gens, la gauche sectaire, etc.). Regardez l'état de notre urbanisme (les riches dans le centre, les exclus dans les banlieues). Regardez l'état de notre éducation (une carte scolaire complètement anachronique en voie de suppression : l'apparition "d'écoles de riches" et "d'écoles de pauvres"). Et j'en oublie tant!
Nous devons stopper ces oppositions. Aujourd'hui plus que jamais, et peut-être plus qu'en 1958, nous avons besoin d'une nouvelle concorde politico-sociale.
Et ce d'autant plus que la République, quoiqu'on en dise, s'est bâtie sur la concorde, sur l'intrêt général. L'apparition de ce que j'appelle la triple-utopie-consensuelle (Liberté, égalité, fraternité), qui incarne des objectifs plus que des états, en est à elle seule tout un symbole. Nous autres français avons fait un rêve qui fait pouffer de rire les anglais : nous essayons de nous incarner dans une certaine unicité. Nous voulons tous nous retrouver dans l'image de Marianne. Si demain, la notion d'intérêt général meurt, je crains pour ce pays. Non pas que le monde politique en deviendra stupide (il l'est déjà) : mais simplement, la tendance qu'ont les français à descendre dans la rue tous les 3 jours conduira forcément au clash (saviez-vous que Paris accueille 900 manifestations par an?!), comme ce fut le cas pour Dreyfus ou pour la guerre d'Algérie. Le mythe de la République une et indivisible, gravé dans notre Constitution, ne doit pas s'effondrer.
Alors que faire? L'intérêt général ne doit pour autant pas nous amener à conclure que la République ne fonctionne que par le consensus mou, ou le monopartisme. La modernisation nécessaire de notre vie politique doit passer par une nouvelle socialisation institutionnelle. Nous devons cesser de penser le débat en termes d'idéologies ou d'utopies, que ce soit pour augmenter ou pour alléger la place de l'Etat. Nous devons exiger l'avènement d'un clivage plus moderne, et surtout, plus éclairé. Je conçois la modernisation du débat politique comme la scientification du clivage. Nous ne devons plus nous battre sur des grands projets de société tout juste bons à faire rêver la populasse douze mois durant, ou à donner de l'audience à une élite fatiguée de penser, préférant adhérer à un programme prémâché. Nous devons consacrer la démocratie des projets plutôt que la démocratie des modèles.
Dans ces conditions, l'on comprend pourquoi le MoDem cherche à tout prix à devenir indépendant des deux grands partis. Il cherche à s'autonomiser des luttes d'intérêts, au profit d'un projet qui lui sera propre, représentatif de sa liberté et de sa faculté de penser par lui-même. Fondamentalement, le projet démocrate est le seul compatible avec le message de nos Lumières. Ceux-ci ne luttaient pas contre la monarchie pour le plaisir : ils nous ont appris à quel point les croyances faciles et systématiques, les idéologies, peuvent nous faire du mal.
Qu'elles soient religieuses ou sociales.
Ben
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